pologne 1807 (2/2)

Publié le par Article de GANIÈRE Paul

De son côté, le tsar Alexandre, afin d'augmenter encore ses chances d'abattre prochainement Napoléon s'était une nouvelle fois retourné vers l'empereur d'Autriche pour lui demander de reprendre les armes contre les Français : "Battez-les encore deux fois, avait répondu l'empereur François et je me déclare".
Cet excès de prudence, dont les échos étaient parvenus aux oreilles des diplomates, devait être accueilli par Napoléon avec un évident soulagement. Lui-même reconnaîtra plus tard que toute autre attitude de la part de l'Autriche "l'aurait plongé dans un fier embarras". Pour éviter que l'empereur François ne change d'avis, il était même allé jusqu'à demander à Talleyrand de proposer au baron de Vincent, envoyé du souverain autrichien à Varsovie, "officiellement pour y saluer l'Empereur des Français", mais en réalité pour surveiller l'évolution de la situation, la conclusion d'une alliance. A cette offre, l'Autriche répondra en suggérant l'ouverture de négociations qui "embrasseraient l'ensemble des intérêts belligérants, Russie, Prusse, Angleterre d'une part, France d'autre part, afin de conclure une paix assurée et solide qui garantirait pour l'avenir les relations politiques de l'Europe. Cette fois, c'est Napoléon, qui, redoutant de voir l'Autriche devenir l'arbitre du conflit, comme elle devait le devenir en 1813 au lendemain du désastre de Russie, repousse cette proposition". Cependant, connaissant la fourberie et la versalité des dirigeants de Vienne, il donne aussitôt des ordres pour que soient renforcée l'armée d'Italie à proximité de la frontière autrichienne. En même temps un corps d'armée, sous le commandement du prince Jérôme est invité à prendre position en Silésie et à s'opposer par les armes à toute tentative d'invasion pouvant s'opérer depuis les provinces de Bohème et de Moravie.

Afin de surveiller l'Allemagne, Napoléon installe à Mayence le corps du "vieux maréchal Kellerman" (il est âgé de 71 ans). De plus, comme il pouvait craindre une intervention de l'Angleterre sur les rivages de la Mer du Nord, il prend également la précaution de constituer autour d'Anvers "un corps d'observation de l'Escaut" et fait courir le bruit que les Français n'ont jamais renoncé à tenter un débarquement en Irlande. Enfin, les unités cantonnées en Italie du Sud doivent redoubler de vigilance. Dans l'esprit de l'Empereur, toute l'Europe est ainsi "verrouillée".
Mais il doit également s'occuper des affaires françaises. La nouvelle du demi-succès d'Eylau, la prolongation de la guerre qui se déroule à près de 600 lieues de Paris, la levée de nouvelles troupes, ont visiblement créé un malaise. La vie augmente, le commerce languit. La Bourse suit ce mouvement de pessimisme et la rente perd en quelques jours 3 points, puis 6. Cette baisse, écrira plus tard le général Savary dans ses Mémoires, venait "du danger auquel était exposé l'Empereur et de la frayeur que l'on voyait dans les destinées de la France et de chaque famille soumises à un coup de canon".

Napoléon comprend qu'il est temps de réagir. L'annonce officielle selon laquelle 1 500 hommes seulement avaient trouvé la mort au cours de la bataille d'Eylau n'a convaincu personne. Il sait qu'un peu partout, on parle de la "boucherie d'Eylau" dont l'issue est demeurée longtemps incertaine. Il prie donc son ministre de la Police, Fouché, de rappeler en toute occasion que les Russes sont de redoutables adversaires et que "toute guerre use le personnel et le matériel". De plus, parlant du nombre de ses soldats tombés au combat, il précise : "Quand je ramènerai mon armée en France et sur le Rhin, on verra qu'il n'en manque pas beaucoup à l'appel".
L'émotion s'apaise lentement, mais le ministre de l'Intérieur ne peut dissimuler dans ses rapports à l'Empereur "que son retour à Paris est désiré, attendu comme le plus grand bien qui puisse arriver à la France" tandis que Fouché, de son côté, ne cesse de rappeler "le profond désir de paix qui anime tous les Français". Agacé, Napoléon lui répond : "Il n'est pas question de parler toujours de paix ; c'est le meilleur moyen de ne pas l'avoir, mais il convient de se mettre en mesure de défense sur tous les points".

Mais l'attention de l'Empereur doit également se porter sur toutes les autres questions concernant le gouvernement de l'Empire. Deux fois par semaine, un conseiller d'État quitte Paris, quel que soit le temps, emportant les porte-feuilles de tous les ministres et les principaux journaux à destination de Berlin où le ministre secrétaire d'État Maret, opère une sélection et un classement des documents dont il est porteur. Puis, le messager reprend la route et arrive enfin à Finkenstein au terme d'un voyage harassant. Napoléon est ainsi tenu régulièrement au courant de tout ce qui se passe, non seulement à Paris, mais dans toutes les grandes villes de l'Empire. Après avoir pris connaissance des rapports qui lui ont été adressés, il dicte les réponses qui reprennent aussitôt le même chemin, mais en sens inverse. Au cours de ce "printemps fiévreux" ainsi que le qualifient les membres de son entourage, il expédie ainsi plus de 300 lettres ayant trait aux sujets les plus divers : nominations de fonctionnaires, secours à apporter à l'industrie, avancement des grands travaux, embellissement de la capitale, fonctionnement des grandes administrations. Il s'intéresse aussi à des problèmes apparemment moins importants, tels que l'édification à Paris d'un Temple de la Gloire (qui deviendra plus tard l'église de la Madeleine), le règlement de la maison d'éducation de jeunes filles de la Légion d'honneur d'Ecouen, le comportement de "cette folle de Mme de Staël", le dépôt aux Invalides de l'épée et des décorations du grand Frédéric dont il s'est emparé à Postdam, ou encore, d'un incident survenu entre le directeur de l'Opéra et certaines actrices, incident qui à lui seul fera l'objet d'une dizaine de dépêches. Dans l'intervalle, il reçoit des ambassadeurs, notamment celui du shah de Perse et celui du sultan de Turquie.

C'est au cours de son séjour à Finkenstein qu'il apprend la naissance à Paris le 15 décembre 1806, du fils d'une de ses maîtresses passagères, Éléonore Denuelle de la Plaigne, qui sera connu un jour sous le nom de comte Léon. Se croyant en droit de mettre en doute la fidélité de la belle, il n'est pas tout à fait assuré d'être le père de cet enfant, bien que les dépêches qui lui parviennent à ce sujet fassent état d'une ressemblance troublante. Sur la foi de ces témoignages, il revient peu à peu sur ses hésitations et envisage de prendre des mesures en sa faveur dès son retour à Paris. Pour la première fois de sa vie, il songe, contrairement à ce dont l'impératrice Joséphine avait toujours voulu le convaincre, qu'il est capable de procréer.

Le 14 mai, une dépêche parvenue de La Haye le plonge dans la consternation. Il s'agit de la mort à l'âge de 5 ans du petit prince Napoléon-Charles, fils de son frère Louis, roi de Hollande et de sa belle-fille Hortense de Beauharnais. La disparition de cet enfant que l'on disait très intelligent et qui lui ressemblait beaucoup le touche d'autant plus profondément que l'on prétendait qu'il avait songé à l'adopter et à en faire son héritier. À cette occasion, il adresse à Joséphine et à Hortense des lettres pleines de tendresse. L'enfant ayant succombé au croup, il ordonne aussitôt à Champagny de prendre ses dispositions pour que soit créé un prix de 12 000 francs destiné à récompenser "le meilleur mémoire sur cette maladie et la manière de la traiter".

Pour meubler ses loisirs, Napoléon a fait venir auprès de lui la comtesse Walewska qui était devenue sa maîtresse lors de son séjour à Varsovie. Marie s'était discrètement installée à Finkenstein auprès de cet homme qu'elle avait tout d'abord redouté et dont elle est maintenant amoureuse. Depuis lors, les deux amants prennent tous leurs repas ensemble et quand l'Empereur travaille ou fait de longues promenades à cheval en compagnie de ses officiers, elle demeure sagement dans ses appartements à lire, à broder ou à rêver à l'avenir de la Pologne, car elle est profondément patriote. Chaque jour à midi, dissimulée dans l'angle d'une fenêtre, elle assiste de loin à la parade militaire qui se déroule en présence de l'Empereur dans les jardins du château. "Voilà quelle était sa vie, rapporte le valet de chambre Constant dans ses Mémoires, comme son humeur, toujours égale, toujours uniforme. Son caractère charmait l'Empereur et la lui faisait chérir chaque jour davantage".

Le déclenchement des opérations est fixé à 5 heures de l'après-midi afin de laisser le temps à toutes les unités de se mettre en place. Chacun se récrie : Ne sera-t-il pas trop tard ? Ne vaudrait-il pas mieux attendre le lendemain ? Napoléon fait remarquer qu'à cette saison de l'année, le soleil se couche tard dans le Nord de l'Europe. Enfin et surtout, il ne veut pas laisser échapper la chance qui s'offre à lui d'écraser enfin l'armée russe :
– "On ne surprend pas deux fois l'ennemi en pareille faute", conclut-il.
Puis, se retournant vers le maréchal Berthier, il demande :
– "Quel jour sommes-nous aujourd'hui ?"
– "Le 14 juin, Sire".
– "Jour de Marengo ! Jour de gloire", constate-t-il.
A 5 heures, ainsi que l'avait prévu Napoléon, tout le dispositif d'attaque est en place. Soudainement, trois salves d'artillerie sont tirées par des batteries postées sur les hauteurs de Posthenen. C'est le signal. Les soldats se préparent au combat et crient : Vive l'Empereur !

Les forces du maréchal Ney avancent en direction de Friedland sous le feu des canons ennemis. Plusieurs charges de la cavalerie russe les mettent en mauvaise posture, mais elles vont être bientôt dégagées par les dragons du général Latour-Maubourg. De plus, pour appuyer l'action du maréchal, Napoléon met à sa disposition 40 pièces d'artillerie appartenant au corps du général Victor et placées sous les ordres du général Sénarmont. Ce dernier va disposer ses batteries en avant de l'infanterie, à 200, puis à 120 mètres seulement des positions ennemies. Le canon tonne sans arrêt, réduisant au silence les batteries adverses, puis décimant ses carrés les uns après les autres. Ney repart alors à l'assaut, s'empare de Friedland et détruit les ponts.
– "Cet homme-là, c'est un lion", déclare Napoléon qui suit avec admiration l'action du maréchal.
La première partie de son plan se trouvant ainsi réalisée, l'Empereur donne l'ordre à l'aile gauche de son armée de se porter en avant. Sous le choc, les forces des généraux Galitzine et Gortchakov se replient en désordre. Les Russes, pris au piège, n'ont d'autre ressource que de se précipiter vers l'Alle qu'ils tentent de traverser à la nage. La plupart sont noyés. Il existait pourtant un gué à Kloschenen, situé à 2 kilomètres seulement en aval de Friedland, mais la pression française ne leur laisse pas le temps d'y parvenir.

A 10 heures du soir, tout est terminé. Pendant un peu plus de 3 heures, les Français ont tiré 3 600 coups de canon. Les Russes ont perdu de 15 à 20 000 hommes, les Français comptent moins de 10 000 hommes hors de combat.

La victoire est totale. Le soir même, Napoléon adresse cette lettre à l'impératrice Joséphine : "Mon amie, je ne t'écris qu'un mot, car je suis bien fatigué ; voilà bien des jours que je bivouaque. Les enfants ont dignement célébré l'anniversaire de la bataille de Marengo. La bataille de Friedland sera aussi célèbre et aussi glorieuse pour mon peuple que celles d'Austerlitz et d'Iéna. Toute l'armée russe mise en déroute, 80 pièces de canons, 30 000 hommes pris ou tués (chiffre exagéré), 25 généraux russes tués, blessés ou pris (on n'en dénombrera en réalité que 23), la Garde russe écrasée…".

Benningsen, qui a réussi à sortir de Friedland avant la destruction des ponts, n'a pu qu'assister impuissant à la déroute de ses troupes. Il essayera pourtant de se disculper en ces termes aux yeux du Tsar : "Les Français eurent beau jeu, écrit-il, puisque la prudence exigeait qu'on ne leur disputât point le champ de bataille". Mais les faits sont plus forts que les paroles. Après avoir rétabli les ponts sur l'Alle, les Français se lancent à la poursuite des restes de son armée et, marchant 10 heures par jour, font le 15 juin leur entrée à Koenigsberg, dernière place forte encore aux mains des Prussiens et capturent ainsi toute l'arrière-garde du général Lestocq ainsi qu'un important matériel de guerre. Le 16, ils campent sur les rives de la Pregel ; le 19, le maréchal Murat arrive à Tilsitt (aujourd'hui Sovetsk) et l'Empereur peut fort justement proclamer : "Mes aigles sont arborées sur le Niemen" (aujourd'hui le Memel). Bien que Benningsen prétende que la retraite de ses troupes auxquelles se sont joints les débris de l'armée prusienne "s'opère en bon ordre" et que la défaite qu'il vient de subir "n'a rien d'irréparable", les Français affirment n'avoir rencontré que des hommes désemparés, jetant leurs armes et refusant de se battre.

Le 19 juin, au moment où les avant-gardes françaises approchaient de Tilsitt, le prince Lobanov-Rostovsky se présentait aux avant-postes et demandait à parler au maréchal Murat. Il venait, lui dit-il, solliciter un armistice au nom du Tsar. Murat donna l'ordre de le conduire auprès de Napoléon qui l'accueillit aimablement et le retint à dîner. Au terme du repas, il avait même bu avec lui à la santé de Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies.
Le Tsar, malgré l'opposition de nombre de ses conseillers et de membres de sa famille juge venu, en effet le moment de traiter avec "Bonaparte". Son armée est détruite, il redoute des soulèvements en Pologne et en Ukraine et prévoit que les Turcs, profitant de son désarroi, ne passent à l'offensive et lui reprennent une partie des territoires que leur ont arraché ses prédécesseurs. Napoléon, lui aussi, veut la paix ; il sait que les Français ont assez de la guerre et que rien ne serait plus désastreux pour lui que d'être obligé de poursuivre les Russes au-delà du Niemen. De part et d'autre on estime donc que l'heure n'est plus aux affrontements, mais aux pourparlers.
 

La campagne de Pologne est terminée. Jamais sans doute au cours de l'Histoire, une modeste bourgade dont le nom, Friedland, qui en allemand signifie "terre de paix", n'avait aussi bien justifié une telle appellation.

Publié dans NAPOLEON

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